Un monde mental
"Voyons-nous la réalité telle qu’elle est ?" (21 minutes, 2015) par Donald Hoffman, professeur de sciences cognitives
Au quotidien, nous percevons le monde comme fait de matière et d’esprit. La matière de notre propre corps et des objets qui nous entourent. Et, dans notre esprit, nos sensations, émotions, pensées, … et celles ressenties par ceux que nous côtoyons, humains et animaux.
La culture (dite ”matérialiste”) dominante aujourd’hui suppose, sans pouvoir l’expliquer, que ces choses de l’esprit émergent de la matière. Mais la thèse inverse (dite “idéaliste”) reprend force avec de nouvelles théories pour lesquelles :
- la réalité n’est pas, fondamentalement, faite de matière, mais de ressentis ;
- la matière est la manière dont cette réalité apparait à notre perception.
Ces théories ne sont pas intuitives, mais de grands progrès de la connaissance ne l’étaient pas non plus : contrairement aux apparences immédiates, la Terre est ronde et tourne autour du Soleil, le temps et l’espace sont relatifs, matière et lumière se manifestent à la fois comme ondes et comme particules, …
Dans la vidéo ci-dessus, le professeur de sciences cognitives Donald Hoffman illustre comment notre esprit construit les objets que nous percevons, et pourquoi l’évolution ne favorise pas les représentations fidèles à la réalité mais les plus efficaces pour notre survie et notre reproduction.
L’objet -telle une pomme- qui “s’affiche” dans notre esprit est comme une icône d’un fichier sur l’écran d’un ordinateur. Cette icône de fichier ne montre pas la réalité sous-jacente, faite de circuits électroniques complexes. Au contraire, cette réalité est cachée sous cette forme d’icône aisément reconnaissable et manipulable. De même, les objets matériels qui apparaissent dans notre esprit ne sont pas la réalité en elle-même, mais une représentation mentale de celle-ci, façonnée par l’évolution pour favoriser la survie de notre espèce.
Une autre analogie -développée par l’auteur Bernardo Kastrup- est celle du tableau de bord d’un avion. Les cadrans représentent des aspects de la réalité extérieure à la cabine de pilotage de la manière la plus utile pour naviguer. Mais ils ne sont pas cette réalité. Nos sciences sont comme ces cadrans : elles modélisent et mesurent divers aspects de la nature, mais ces modèles et ces nombres ne sont pas la réalité elle-même.
Le monde parait fait de matière car c’est la forme que lui donnent nos propres perceptions et les représentations de la science classique (mécaniste) qui s’en inspirent. Mais nous avons vu (dans “Repenser la matière”) que la physique moderne contredit l’idée d’une réalité faite d’objets matériels aux propriétés bien définies et situés dans l’espace et le temps. Et nous avons rappelé (dans “Matière à penser”) que la thèse matérialiste échoue à représenter les expériences ressenties. Elle ignore ce qu’est le goût du chocolat.
Les théories idéalistes modernes, telles celles développées par Hoffman ou Kastrup, postulent que la réalité ultime est faite de ressentis. Ce monde extérieur à notre esprit lui apparait sous forme de matière, mais il serait fondamentalement de nature “mentale”.
Comme notre esprit, qui lui aussi fait partie de ce monde.
Ces théories peuvent paraître folles. Et pourtant nous tenons déjà pour évident qu’au moins une partie de la réalité extérieure à notre esprit est “mentale”, mais d’apparence matérielle. Nous ne doutons pas en effet qu’un autre humain -ou un chien- puisse avoir des sensations, des émotions. Mais cette vie mentale, extérieure à la nôtre, ne nous apparait qu’indirectement : elle se matérialise dans l’expression des visages, les sons venant des cordes vocales, les mouvements des corps, … et, vue de plus près encore, sous forme de tissus de cellules nerveuses.
L’activité des cellules nerveuses est corrélée à l’expérience ressentie, mais cela ne signifie pas que les neurones créent les sensations. Selon Hoffman et Kastrup, l’activité neuronale n’est qu’une manière dont notre vie mentale apparait, vue de l’extérieur, sur l’écran de notre perception.
Si ces théories s’avèrent fécondes -en expliquant l’apparence matérielle d’un monde fondamentalement fait de ressentis-, elles provoqueront une nouvelle révolution copernicienne, en plaçant la conscience au coeur de la physique.
Peu à peu se fragilise la vision d’un monde fait de matière et dans lequel la conscience est inexplicable. Car l'idée de matière n’est plus compatible avec la physique moderne. Et la réalité de la conscience -la nôtre et celles d’autres animaux- est une évidence.
⬅️ préc. / à suivre... ➡️
- l'impasse conceptuelle des théories matérialistes de la conscience (appelées ici "physicalist theories"), basées sur des concepts de matière et d'espace-temps remis en cause par la physique moderne.
- les principes de sa théorie mathématique des agents conscients et comment elle pourrait s'articuler avec les théories émergentes en physique fondamentale.
- Objects of consciousness (2014)
- Fusions of Consciousness (2023)
Et dans ce livre :

Ces idées sont aussi développées dans son livre :

